
Petit Manuel du petit Poète raté
(ou l’art de bien rater ton poème sans effort et te faire une belle réputation malgré tout — conseils en vrac)
Assure-toi que la rime commande le sens et non pas l’inverse.
Assure-toi qu’il y ait remplissage au service d’une rime rare. Que tes images cherchent à surprendre et qu’elles ne s’expliquent que par la contrainte de rimer avec un mot précieux.
Assure-toi de ne pas construire et développer tes images, additionne-les, cela donnera l’impression que ton esprit est très riche et qu’il peut en remontrer à tout le monde.
Assure-toi que chaque strophe introduit un nouveau registre sans que le précédent ait abouti à quoi que ce soit. Ce ne sera pas de la polyphonie, mais de l’accumulation sans tension et comme les poètes tes confrères sont distraits, cela passera inaperçu.
Assure-toi que la situation dramatique du poème s’efface derrière les mots, rares de préférence. Il en apparaîtra d’autant plus raffiné et subtil.
Assure-toi que les scènes que ton poème illustre soient constamment interrompues par des apartés (les tirets), des digressions mythologiques et des images parasites. On perd le fil de qui parle à qui et pourquoi — les amateurs adorent !
Assure-toi que le registre du poème soit instable sans que l’instabilité soit maîtrisée.
Assure-toi que le mélange de registres ressemble à une ressource stylistique — Qu’il soit l’effet d’une hésitation plutôt que d’un choix.
Assure-toi que le vers soit incomplet, ainsi il mimera une conversation interrompue.
Assure-toi de faire mentir Boileau : que la rime soit souveraine et non pas esclave. Quant au sens, certains en trouveront peut-être un, ce n’est pas ton affaire.
Assure-toi que la lecture du poème soit perçue comme une rencontre secrète, une affinité élective entre toi et l’auteur de génie que tu convoques en l’encensant. Alors le génie, ce sera maintenant toi par réverbération…
Assure-toi que ton vide conceptuel et intellectuel au sens large soit compensé par un vocabulaire précieux, rare et raffiné qui t’assurera que tes lecteurs s’exclament : quel grand esprit ! il possède ce don rare de ne rien dire en ayant l’air de résumer tout l’Univers dans des formules aussi creuses que brillantes.
Assure-toi que les mots rares donnent une apparence de densité à ce qui n’en a guère. S’ils ne condensent rien, du moins leur emploi sonnera bien, même en ne disant presque rien.
Assure-toi que chaque quatrain pose une image ou une question, mais qu’elles ne s’enchaînent pas dans une progression logique et émotionnelle. Ici aussi, c’est l’accumulation qui sauvera l’aspect bancal de la construction.
Assure-toi que les questions rhétoriques s’accumulent jusqu’à l’épuisement. Il vaut mieux que ton poème ne porte pas trop à réfléchir. Les lecteurs se lassent vite de nos jours.
Assure-toi que les questions rhétoriques soient un aveu d’impuissance quand elles prolifèrent : tes lecteurs se reconnaîtront dans ton impuissance sans vouloir l’admettre, ils jugeront donc ton poème raté, ce qui te place en bonne voie de ne pas réussir ton poème, et comme la tension ne se résoudra pas, tout le monde pourra se détendre ; donc d’une pierre deux coups, tu rates ton poème en simulant une tension sans jamais la résoudre et l’atmosphère devient tout de suite supportable.
Assure-toi que le tiret et le point d’exclamation donnent une vraie rupture de ton en donnant l’impression que tu es porté par des sentiments intenses (vrais ou faux, qui s’en rendra vraiment compte ?).
Assure-toi que la rime commande des images incongrues et si possible en usant d’un vocabulaire très recherché et esthétisant, ce qui te donnera une posture d’intensité que le fond ne justifie pas. Dans tous les cas, la forme doit précéder et étouffer le sujet. (pas toi, idiot !)
Assure-toi de poser à l’auteur qui a une immense lecture, de la curiosité formelle, et un goût réel pour la langue, mais en écrivant encore vers les mots plutôt qu’à travers eux. Vers les mots, aussi brillants que tu souhaites l’être toi-même, mais sans jamais l’être puisque tu t’apprêtes à rater ton poème. Il faut donc être conséquent…
À suivre dans la prochaine leçon.

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